Le vent tourne... mais plus la caméra !
H.D. COMME HISTOIRE (DÉ)TOURNÉE
Lorsque Louis et Auguste arrivèrent sur le plateau, ils se firent très discrets. À l'invitation de Francis, le régisseur adjoint, ils gagnaient un petit abri en retrait qui leur permit, au travers d'une fenêtre du décor, de contempler l'équipe au travail. De leur poste d'observation, plongés dans l'obscurité de cette découverte soulagée par les électros, nos deux visiteurs découvraient, sans que l'on puisse les voir, le magnifique salon empire innondé de lumière, dans lequel une centaine de figurants s'apprêtait à danser autour de l'empereur et de l'impératrice.
Une trentaine de personnes, en retrait de cette zone historique qui formait le champ, écoutait attentivement les recommandations que Robert, le réalisateur, adressait aux danseurs. Il passait avec une infinie patience d'un couple à l'autre, donnant une indication, de place, de jeu. Par de grands gestes à la précison d'un sémaphore, il mimait le mouvement de grue qui allait bientôt s'abbatre sur cette cour impériale. À présent, chacun savait ce qu'il avait à faire, comédiens, figurants, techniciens, tous étaient prêts. Un homme qui jusqu'à présent s'affairait à aider l'accessoiriste à rallumer toutes les bougies, se mit à crier : "On va faire un grand silence !". Louis et Auguste, extrêmement concernés par tout ce qu'ils voyaient et entendaient, eurent un mouvement commun de recul à cette exclamation de Pierre, le premier assistant réalisateur. Ils semblaient vouloir se faire encore plus discrets et se fondre un peu plus, dans la pénombre du parc de la Malmaison, reconstitué par quelques arbres du décor et un immense agrandissement photographique.
La voix très calme du réalisateur, se fit entendre : "Moteur !" et comme en écho aussitôt, avec force, la réponse fut rapide : "Ça tourne !".... l'ingénieur du son, Gérard, venait de lancer la procédure... Comme une vague déferlante que rien n'arrête, le rituel immuable de début de prise de vue se déroulait sans faille... "Annonce !" lançait, André, le premier assistant opérateur, le doigt prêt à déclencher le moteur de la caméra... "Joséphine, 34, 1ère !"... et le clap se refermait dans un claquement sec, si caractéristique. En un éclair, Jean-Luc, le machiniste, disparaissait avec son clap derrière un des larges piliers du salon. Il était le dernier à assurer le passage du réel à la fiction. Dernier passeur vers le rêve, entraînant dans les chevrons blancs de sa claquette, le basculement tant attendu. À cet instant précis, le temps était suspendu, secondes interminables, tension maîtrisée par tous, puis comme dans un soulagement tant espéré, d'un ton très assuré, mais toujours calme, on entendait enfin : "Partez !". D'un même élan retenu, Louis et Auguste regagnèrent la place plus avancée qu'ils occupaient précédemment, comme pour apprécier de plus près cet instant, fabriqué hors du temps réel. Alors, sous leurs yeux captivés, se déroulait un somptueux balai. Enchevêtrement calculé, harmonie savante de la technique et de l'art, mêlant un autre siècle à l'instant bien présent du tournage d'un plan. La grue élégante et silencieuse entamait son survol tant et tant de fois répété. Le son diffusait le play-back d'une musique cadencée qui finissait de donner à l'ensemble une belle réalité éphémère.
Dans un chuchotement à peine perceptible, une petite voix étoufée sortit de derrière les feuilles de décor : "Silence, ça tourne... mais, ça tourne !" . La porte du plateau avait failli s'ouvrir en pleine prise de vue. Isabelle, la jeune stagiaire, avait arrêté l'importun par ses avertissements susurrés. "Ça tourne, voyons !" dit-elle à nouveau, en augmentant un peu le niveau de sa voix. À cet instant, la discrète agitation qui se produisait dans son dos, attira l'attention de Louis. "Ça tourne !" avait-il entendu. "Ça tourne !" avait déjà crié l'ingénieur du son... Louis en quelques instants se perdit en une profonde réflexion intérieure. Il se répétait dans une sorte d'écho volontaire : "Ça tourne, ça tourne..." Mais qu'est-ce qui tourne ? Mis à part les danseurs en costume entraînés par la joyeuse valse impériale, je ne vois rien qui tourne... si, peut-être les roues de la grue ?". Louis se rappela alors les premiers essais effectués avec son frère et Charles, leur fidèle collaborateur, chef mécanicien de leurs usines. Il revoyait avec émotion les premiers tours de manivelle pour ces 800 premières images enfin fixées et reproduites à la projection à l'aide de la même manivelle ! Que de problèmes surmontés, d'avancées prometteuses en reculs désespérants... découpant, perforant et couchant une émulsion sur ces précieuses feuilles de celluloïd envoyées de New-York ! Développant lui-même dans des seaux hygiéniques, en tôle émaillée, ces négatifs délicats pour en tirer des positifs à la lumière indirecte d'un mur blanc ensoleillé !
"Ça tourne !" oui effectivement la manivelle tourne, non pas sur le côté de l'appareil comme on peut parfois le mimer, mais sur l'arrière de celui-ci, juste devant l'opérateur. Cette manivelle qui entraîne la mécanique, laissera la place au moteur électrique ou au plus modeste ressort des caméras de reportage et d'amateur... mais malgré ces progrès techniques, ça tournera toujours : les bobines, poulies, courroies, tambours dentés et autres bobineaux. De ces temps primitifs surgira toute une magie saisissante qui finira par prendre le nom de "Tournage". Malgré toute l'attention portée à ce spectacle bien original, Louis et Auguste ne purent distinguer où se trouvait le film, comment était introduite dans l'appareil cette pellicule qui leur avait donné tant de soucis... et de joie ! Ils avaient vu glisser une mystérieuse petite plaque blanche à l'intérieur de ce cinématographe méconnaissable de sophistication ! À présent, Louis comprend le grand passage qui vient de se produire ... plus rien ne tourne ! La manivelle a depuis bien longtemps disparue, et même si pour quelques temps encore la pellicule effectuera toujours son périple mécanique, le temps est venu des cartes mémoire qui remplacent les magasins. Le métrage a cédé la place aux giga octets, et les rushes aux datas ! Il est long, il est beau le chemin parcouru depuis le temps des ouvrières lyonnaises enjuponnées quittant leur lieu de travail en s'éparpillant dans la rue, après leur journée à l'usine.
Auguste et Louis quittent discrétement le plateau, le rouge vient d'être coupé... ils sortent du studio émus et quelque peu perturbés par ce qu'ils viennent de voir. Ils n'auraient pas renié ces inventions, peut-être auraient-ils pris juste un peu de temps pour se familiariser avec tous ces mots : numérique, fichier, natif, entrelacé, digital, compression, time code, haute définition... mais la passion des images et des recherches serait restée intacte, comme celle de tourner... quand bien même plus rien ne tournerait !
illustration : © Marie Lemé